“De l’or dans les mains” défend l’intelligence de la main

Créée en 2020 par Gabrielle Légeret, l’association réintègre la pratique manuelle au collège via des ateliers animés par des artisans. Elle plaide auprès des pouvoirs publics, des enseignants et du grand public pour que soit remise à l’honneur l’intelligence de la main dans l’enseignement et la société.
A peine diplômée de Sciences-Po, nourrie de concepts intellectuels, Gabrielle Légeret a pourtant eu l’intelligence de penser à celle de la main… Après avoir lancé le Podcast De l’or dans les mains (toujours existant) pour sensibiliser les jeunes aux métiers manuels, elle fonde en mars 2020, avec le même objectif, l’association éponyme, depuis agréée par le ministère de l’Education nationale et éligible à la taxe d’apprentissage.
“Là où j’ai grandi, en Touraine, j’ai assisté à de nombreuses fermetures d’ateliers et constaté que les artisans n’arrivaient pas à recruter, explique-t-elle. Mais j’ai aussi constaté que les jeunes ne pouvaient pas choisir ces métiers, faute de croiser des ateliers sur leur chemin. L’intelligence manuelle n’ayant plus de vitrine sur rue, elle ne fait plus partie de l’imaginaire collectif des collégiens. Par ailleurs, les compétences manuelles ne sont ni encouragées, ni valorisées, ni évaluées dans le parcours d’un élève, très peu confronté au plaisir d’un tel métier. Comment suggérer ainsi à un jeune de 14 ans de devenir couturier, une profession pourtant formidable ?”
Une double mission
Formée à l’approche globale et politique d’une problématique, Gabrielle Légeret a su mobiliser les bons acteurs et financements pour s’attaquer à une double mission. La première consiste à réintégrer la pratique manuelle au collège en développant des programmes pédagogiques avec des artisans venus animer des ateliers en lien avec le scolarité. “Par exemple, les collégiens vont fabriquer une trousse dans le cadre d’un atelier de couture en s’appuyant sur leur cours de géométrie. Ils vont apprendre à calculer l’aire de l’objet et quelle superficie de tissu prévoir…”, détaille-t-elle. La seconde mission de l’association consiste dans un plaidoyer auprès des pouvoirs publics et du grand public pour redonner à l’intelligence manuelle ses lettres de noblesse au sein de la société et la replacer au cœur du projet pédagogique de l’école.
Pour les ateliers, l’association s’appuie sur des artisans indépendants et des salariés d’entreprises dans le cadre du mécénat de compétences. Ceux-ci sont sélectionnés par les six responsables régionaux de l’association, qui compte au total quinze salariés. “Notre idée est de montrer les savoir-faire locaux aux jeunes”, souligne la directrice, qui détaille aussi le caractère encadré de la démarche : “Chaque artisan, rémunéré par nos soins s’il est indépendant, doit concevoir une fiche projet répondant à notre cahier des charges. Nous garantissons ainsi la qualité pédagogique de ce qui est proposé en temps scolaire”. Plus de cent métiers sont représentés par l’association, avec par exemple, dans le textile habillement, une dizaine de spécialités (retoucheur(se), couturier(ère), brodeur(se), etc). Les programmes sont aujourd’hui déployés au sein de 50 collèges et neuf académies.
Partenariats avec des acteurs de l’écosystème
“Nous travaillons toujours avec l’écosystème, notamment les acteurs économiques des filières, avec qui nous nouons des partenariats”, explique la fondatrice de De l’or dans les mains. Dans l’habillement, l’association a commencé à travailler en 2025 avec la Maison du Savoir Faire et de la Création (MSFC). “Nous constituons ensemble des fiches projet emblématiques et grâce à leur cartographie des ateliers de confection en France, la MSFC nous aide, avec le groupement de la fabrication française (GFF), à identifier des ateliers proches des collèges où nous intervenons”, explique Gabrielle, très satisfaite de ce partenariat. L’association diffuse aussi la bonne parole auprès des jeunes via la campagne “Savoir pour Faire”.
Ce travail de sensibilisation a fait ses preuves chez les 10 000 jeunes déjà bénéficiaires du programme depuis sa création en 2001. Alors que l’association s’adresse à une classe d’âge, quel que soit le niveau des élèves, sa fondatrice souligne que “ceux à l’aise dans un parcours académique découvrent qu’on peut coupler le manuel avec les maths tandis que d’autres, en difficulté dans les fondamentaux traditionnels, vont se montrer épanouis et talentueux lors de ces ateliers. Leur regard et celui que leur portent les enseignants, vont changer”. Elle regrette qu’aujourd’hui, “notre système éducatif trie et classe sur une seule forme d’intelligence”.
Prise de conscience des capacités manuelles
“Les élèves sont fiers à l’issue de ces ateliers dont ils repartent avec un petit objet qu’ils ont fabriqué, ajoute-t-elle. Ils prennent conscience de leurs capacités manuelles dans une société très exposée aux écrans, où on ne leur fait pas assez travailler cette dimension”. D’autres ont le coup de foudre pour un métier et ces ateliers servent de déclic pour rejoindre une formation technique. Preuve du succès du programme : 95 % des établissements renouvellent leur partenariat. Conquis, certains enseignants demandent d’aller encore plus loin et d’ouvrir, par exemple, une option couture en classe de quatrième. L’association met alors à leur disposition des artisans pouvant dispenser cette formation.
“De façon générale, l’impact de notre programme sur la perception des métiers manuels par les élèves et les enseignants est significatif. Ils voient qu’il faut de l’intelligence pour être artisan et que la main est le prolongement de la pensée et de la créativité. Les témoignages d’artisans permettent aussi de casser des stéréotypes de rémunération et de genre, comme “la couture est réservée aux filles” ou l’idée que ce ne sont pas des métiers modernes et qu’ils vont disparaître”, souligne Gabrielle.
Elle est pour sa part convaincue “que les métiers de la main sont les métiers de demain”. Dans un double contexte de “consommation toujours frénétique de vêtements” et “de raréfaction des ressources”, elle juge indispensable d’“apprendre à prendre soin et réparer nos objets” et de prendre “le problème à bras le corps”. Et d’appeler les pouvoirs publics à remettre des enseignements techniques et manuels à l’école.
Objectif national
Via notamment une présence médiatique et une implication dans la co-construction de politiques publiques (Gabrielle Légeret a notamment été missionnée pour piloter l’axe jeunesse du Plan Métiers d’art), De l’or dans les mains souhaite amplifier l’impact de son action au-delà des seuls bénéficiaires directs de ses programmes. Pour mieux mesurer les effets de ces derniers sur l’orientation, les apprentissages et le bien-être des jeunes, la structure a intégré une doctorante faisant sa thèse sur les enseignements pratiques et manuels dans les pays de l’OCDE. “Les deux tiers des pays européens les ayant réintégrés ou fait perdurer sont généralement bien positionnés dans le classement Pisa (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves). Le premier pays européen du classement est d’ailleurs l’Estonie, avec un cours hebdomadaire de pratique manuelle et 45 % de cours fondamentaux en moins !”, souligne Gabrielle.
Déterminée, son association souhaite aujourd’hui “changer d’échelle”. À l’horizon 2030, De l’or dans les mains vise une présence dans une centaine de collèges avec une couverture nationale et un rythme annuel de 10 000 jeunes concernés. “Il ne s’agit pas uniquement d’avoir plus de collèges, observe cependant la directrice, mais aussi de travailler main dans la main avec les enseignants, le monde économique et les pouvoirs publics pour faire bouger les lignes collectivement et remettre le manuel au cœur de l’enseignement”.
La filière du textile-habillement suivra en tout cas avec intérêt cette initiative inspirante, qui réveille de nouvelles perspectives professionnelles pour les jeunes générations…





