Val d'Arizes, faire vivre le Tissu des Pyrénées

À Cieutat dans les Hautes-Pyrénées, Romain Lopez dirige aujourd'hui Val d'Arizes, l'entreprise familiale fondée par son grand-père il y a presque 50 ans. Depuis deux ans, cette troisième génération de dirigeants poursuit l'aventure en faisant vivre un savoir-faire qui associe fabrication textile et confection, autour de l’emblématique Tissu des Pyrénées.
De la réception des bobines de fil jusqu'à l'expédition des pièces finies, tout est réalisé dans l’atelier. Développement des collections, fabrication du tissu, confection, finitions et entretien des machines ; cette maîtrise de l'ensemble de la chaîne de production permet à Val d'Arizes de préserver un savoir-faire qui devient de plus en plus rare sur le territoire.
Trois générations au service d'un savoir-faire pyrénéen

Chez Val d'Arizes, difficile de dissocier l'entreprise de l'histoire familiale qui l'a façonnée. Créée en 1978 par le grand-père de Romain Lopez, alors ingénieur textile chez Comet, l'entreprise est ensuite reprise par sa grand-mère, puis par son père. “Je me vois encore petit courir dans l'atelier”, témoigne-t-il, un souvenir qui résume à lui seul le lien avec ce lieu. Aujourd'hui, entre développement commercial, production et maintenance, il touche à tout pour faire vivre l'entreprise.
À ses débuts, Val d'Arizes travaillait essentiellement en sous-traitance. La marque propre est apparue plus tard dans le but de valoriser un savoir-faire longtemps mis au service d'autres entreprises. Désormais, les collections maison représentent près de 60 % de l'activité, tandis que l'atelier continue de confectionner pour des marques françaises et internationales, comme la Maison Solfin, Baserange ou encore Aspesi.
L'offre s'est également étoffée. Si les robes de chambre en pure laine, certifiée RWS, restent une pièce emblématique, elles côtoient aujourd'hui vestes, ponchos, pulls, plaids, couvertures, pantalons mais également des petites pièces tels que chaussons, mitaines, bonnets et tour de cou ainsi qu’une petite gamme pour enfants. “On essaie de développer de nouveaux modèles et de travailler différentes laines tout en gardant notre identité”, explique le dirigeant. Le mérinos domine toujours, mais l'entreprise explore également des mélanges avec l'alpaga ou le mohair mais travaille aussi actuellement sur un projet de collection à partir de laine entièrement issue des Pyrénées, afin de proposer un produit 100 % local.
De la bobine de fil au vêtement fini

La force de cet atelier réside dans sa maîtrise de l'ensemble du processus de fabrication. Tout commence par les bobines de fil, principalement fournies par des filatures suisses et autrichiennes, sélectionnées pour leur qualité et leur traçabilité. Les fils sont d'abord préparés sur un ourdissoir avant d'être installés sur des métiers Rachel. Initialement conçues pour fabriquer de la dentelle, ces machines ont été adaptées par l'entreprise afin de produire ce tissu si particulier.
Le secret du célèbre Tissu des Pyrénées réside ensuite dans l'étape du grattage. À l'origine, cette opération était réalisée à l'aide de chardons naturels, dont les pointes souples relevaient délicatement les fibres de laine. L'atelier possède toujours cette machine historique, témoin d'un procédé ancestral, mais aujourd'hui, ce sont des brosses métalliques qui remplissent cette fonction. “On aime aller jusqu'au bout du grattage, c'est ce qui donne ce côté poilu typique. Les fibres s'entremêlent naturellement et retiennent davantage la chaleur”, explique Romain Lopez. Travailler la laine ne s'improvise pas et dans l'atelier, l'humidité est surveillée avec attention, devant rester entre 55 et 60 %. Trop sèche, la fibre casse. Trop humide, elle ne réagit plus correctement au grattage et perdra ce gonflant si caractéristique. En effet, “la laine est une matière vivante et si les conditions ne sont pas bonnes, on n'obtient pas le même rendu, ni la même douceur”, explique-t-il.
Une fois le tissu prêt, place à la confection. Coupe, assemblage, pose des galons, ganses, torsades, franges ou cordelières, toutes ces finitions sont réalisées en interne. ”Chaque machine a sa spécificité et son propre réglage. On ne passe pas d'une machine à l'autre sans connaître son fonctionnement”, explique le dirigeant. Cette maîtrise permet à l'atelier de répondre aussi bien à une pièce unique qu'à des productions plus importantes. “On n'a pas de minimum de commande. On peut fabriquer une seule pièce comme plusieurs dizaines de mètres de tissu. Plus il y en a, mieux c'est, mais on aime garder cette souplesse”, affirme-t-il.
Des machines anciennes, des gestes rares et une urgente transmission

La trentaine de machines : métiers Rachel, métiers rectilignes, cardeuse, ourdissoir, surjeteuses, piqueuses, festonneuses, machines à ganses ou encore cordelières, accompagnent chaque étape de la fabrication et constituent un patrimoine précieux puisque certaines ne sont plus fabriquées aujourd'hui. Leur entretien est devenu un savoir-faire en soi : “je suis chef d'atelier, mais aussi plombier, électricien et mécanicien quand il le faut”, résume Romain Lopez. Depuis une quinzaine d'années, il apprend à réparer lui-même ces équipements, faute de pouvoir toujours trouver les pièces ou les compétences nécessaires. Certaines machines attendent d'ailleurs encore de reprendre du service. Cette polyvalence est indispensable pour faire vivre un atelier où rien ne se perd. Les galons sont vendus au mètre, tout comme le tissu, tandis que les chutes trouvent une seconde vie comme garnissage de coussins, de couettes ou encore comme matériau isolant.
L'entreprise doit également composer avec un autre défi, celui de la transmission. Ces dernières années, plusieurs départs à la retraite ont marqué un tournant, notamment celui de collaboratrices présentes depuis les débuts de l'aventure familiale, faisant perdre “une partie de la mémoire de l'usine. Aujourd'hui, il faut transmettre à une nouvelle génération”, rapporte-t-il. Pour y parvenir, Val d'Arizes multiplie les pistes : accueil de stagiaires, recrutement de profils en reconversion, collaborations avec le lycée de Tarbes ou encore partenariats avec des associations favorisant l'insertion professionnelle.
Malgré un contexte économique parfois incertain, Romain Lopez poursuit le développement de nouvelles collections, tout en travaillant à renforcer la traçabilité des matières premières et à remettre progressivement certaines machines en état de fonctionnement. “Aujourd'hui, nous ne sommes plus que deux en France à fabriquer le Tissu des Pyrénées de cette manière. Tant qu'on pourra le faire vivre et le transmettre, on continuera”, déclare-t-il. À Cieutat, les métiers continuent de tourner et les gestes de se transmettre. Plus qu'un tissu ou un vêtement, c'est tout un patrimoine technique et humain que Val d'Arizes s'attache à préserver, pour que ce savoir-faire continue de traverser les générations.
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