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Les Manufactures de Tricots Jean Ruiz : une maille, des ateliers, une vision

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La confection maille en France ne repose pas sur un modèle unique. Entre volumes, technicité et développement produit, les réalités industrielles sont multiples. C’est sur cette complémentarité que s’est construit le groupe porté par Karine Renouil-Tiberghien et Arnaud de Belabre.

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À Roanne, la Manufacture de Tricots Jean Ruiz travaille une maille technique et moyen-haut de gamme. À Sainte-Agathe-la-Bouteresse, la Manufacture de Layette et Tricots Techniques produit en volume, entre habillement et tricot technique. Deux ateliers, deux rythmes, mais une même direction pour construire un outil industriel capable de couvrir toute la chaîne, du développement à la production, avec l’appui de l’atelier Démaillé. “La mission que nous nous sommes collectivement fixée : re-tricoter en France et re-développer les savoir-faire autour de la maille. Chaque projet qui nous est proposé est analysé à l’aide de cet unique filtre : rentre-t-il dans notre mission ou non ?”, exprime Karine Renouil-Tiberghien, co-dirigeante du groupe.

 

La construction d’un groupe complémentaire

La Manufacture de Layette, puise ses racines dans une activité de layette développée dès les années 1920. “À l’époque, la production s’organisait entre l’atelier et une partie confectionnée dans le village, parfois directement chez les habitants”, raconte Benoît Mus, directeur du site. La phase de délocalisation des années 80 pousse l’atelier à se réorienter vers le tricot technique et médical qui l’a alimenté jusqu’à la reprise en 2020, où “on a dû remettre en place toute la partie développement produit : la gradation, la conception technique, les tables de coupe… mais aussi gérer les 17 départs en retraite en un an”, explique-t-il.

La Manufacture de Tricots Jean Ruiz suit une autre trajectoire. Créée dans les années 1980, elle a connu une période de forte activité avec près de 250 personnes dans l’atelier avant de décliner. Reprise en 2018, elle repart d’un effectif réduit de “huit personnes à la reprise pour arriver à une trentaine aujourd’hui”, explique Florence Desseignet, présente dans l’entreprise depuis 1993 et aujourd’hui directrice du site.

Le groupe s’étoffe progressivement avec une restructuration des ateliers et la création récente de l’atelier Démaillé, un bureau dédié au développement qui “est focus sur la mise au point luxe et les jeunes créateurs”, précise Florence Desseignet. Ce montage couvre aujourd’hui un spectre large, de la grande série à la pièce technique, du produit accessible au développement plus pointu.

Un portefeuille de marques en propre complète l’activité de fabrication. Griffon, reprise en 2023 avec maintien des équipes, Pipolaki, spécialisée dans les accessoires d’hiver, ou encore MLT, dédiée à la layette et existant depuis les débuts de l’atelier éponyme, permettent de valoriser les savoir-faire des ateliers tout en sécurisant une partie de l’activité. À travers ces marques, le groupe teste aussi ses capacités de production en conditions réelles, du développement produit à la mise sur le marché. Une logique prolongée par Cesari, marque plus haut de gamme positionnée sur l’univers enfant et bébé qui explore des segments complémentaires y compris en chaîne et trame. A noter que dans le point de vente, adjacent à l’atelier Jean Ruiz, l’offre est complétée par des produits d’autres marques afin de proposer un vestiaire complet aux clients.

 

Différentes manières de tricoter

À Roanne, la Manufacture de Tricots Jean Ruiz s’appuie sur deux techniques principales : “cet atelier est spécialisé dans le travail des matières nobles et donc chères, elle tricote essentiellement avec des techniques qui permettent de ne pas perdre de matière : le tricotage en forme (fully fashioned) puis le remaillage ou le tricotage en 3D (intégral)”, explique Karine Renouil-Tiberghien.

La première consiste à tricoter chaque élément du vêtement (devant, dos, manches) directement aux bonnes dimensions. “On tricote des panneaux avec des tailles précises, puis on assemble”, explique Florence Desseignet. L’assemblage se fait en remaillage, une opération lente et précise : “une maille, un poinçon”. Elle ouvre des possibilités techniques, comme le jacquard placé ou l’intarsia où les motifs sont tricotés sans fils flottants. En parallèle, l’atelier développe donc le tricotage intégral (seamless) où le vêtement sort quasiment fini de la machine, sans couture d’assemblage, seulement avec des finitions main. Elle réduit les manipulations et les déchets, c’est pourquoi l’atelier tend à en faire davantage, même si cela prend plus de temps et est donc plus coûteux. Ces techniques reposent sur un parc machines précis, notamment des machines Shima Seiki, capables de travailler en différentes jauges. La jauge, représentant le nombre d’aiguilles sur un pouce, détermine la finesse de la maille : “on va de la jauge 3 à la 12, et jusqu’à la 14 en intégral”. Cette amplitude permet de produire aussi bien des pièces épaisses que des mailles très fines avec un rendu maîtrisé.

À Sainte-Agathe-la-Bouteresse, la logique est différente. La Manufacture travaille avant tout en volume, avec une organisation pensée pour produire en plus grande quantité. “La Manufacture de Layette et Tricots techniques tricote plutôt en coton ou en matières moins chères, avec la technique du coupé/cousu : on tricote plus vite, puis on coupe”, précise Karine Renouil-Tiberghien. “Elle est également équipée de métiers rectilignes qui permettent de tricoter des produits techniques pour le médical ou l’automobile”. L’atelier utilise le tricotage en panneaux et développe un peu l’intégral, sans recourir au fully de la même manière, afin d’optimiser les cadences tout en gardant de la souplesse. Le parc d’une quarantaine de machines permet de produire jusqu’à 50 000 pièces en layette et 20 000 à 30 000 en habillement adulte. À cela s’ajoutent des productions spécifiques, comme les chaussettes à neige, fabriquées toute l’année. Cette capacité s’accompagne d’une forte réactivité, avec un réapprovisionnement en une quinzaine de jours, rapprochant l’atelier d’une logique quasi logistique, notamment pour la grande distribution.

Une fois tricotée, la matière passe par une étape clé : la vaporisation “pour stabiliser la maille et éviter les surprises au lavage”, explique Florence Desseignet. Cette étape intervient à plusieurs moments du processus : après tricotage, après confection, puis en finition. Ainsi, la maille se fixe, se rétracte légèrement, prend sa forme définitive. Un détail invisible pour le client, mais essentiel pour la qualité finale et l’entretien des pièces.

 

Transmettre et tenir dans le temps

Au-delà des parcs machines, la question centrale reste leur maîtrise qui nécessite un véritable savoir-faire. Dans les deux ateliers, la formation se fait en interne par tutorat. Les techniciens apprennent à programmer, régler et suivre plusieurs machines à la fois : “un technicien peut être responsable de huit machines”, témoigne Benoît Mus. Une polyvalence indispensable dans des ateliers où les profils formés spécifiquement au tricotage restent rares. Chez Jean Ruiz, le constat est proche, on y “recrute des profils manuels, pas forcément issus du textile et nous les formons en continu pour ne pas perdre le savoir-faire”, explique Florence Desseignet.

Le groupe fait aussi face à un contexte économique plus incertain. “Après le Covid, il y a eu un vrai engouement pour le Made in France. Mais aujourd’hui, les clients comprennent moins les prix”, observe Florence Desseignet. Résultat : une sélection plus stricte des projets pour “rester viable”. “Certaines marques ont fait de leur politique RSE une priorité et fabriquer localement en fait partie. Il faut croire que c’est la bonne stratégie : nos clients se portent bien, voire très bien dans un marché en complète mutation”, nuance Karine Renouil-Tiberghien. 

Sur le plan environnemental, des solutions sont également mises en place. Les chutes textiles sont recyclées localement pour produire de l’isolant, tandis que certaines matières sont revalorisées. Une logique pragmatique, ancrée dans le fonctionnement quotidien des ateliers. Entre production en volume, développement technique et accompagnement créatif avec Démaillé, le groupe avance avec une ligne claire : maintenir une capacité industrielle en France, sans renoncer à l’exigence. “L’automatisation des usines, qui s’accélère, pourrait ramener de l’activité en France, car l’écart de coûts salariaux sera moins déterminant. Mais cela ne sera possible qu’à condition de ne pas avoir perdu les savoir-faire”, conclut Karine Renouil-Tiberghien. “On est une vingtaine de tricoteurs encore en France”, rappelle Benoît Mus. Une réalité qui donne d’autant plus de poids à ces savoir-faire précieux à préserver.

 

Pour en savoir plus, découvrez les fiches entreprises de La Manufacture de Tricots Jean Ruiz, La Manufacture de Layette et Tricots Techniques et de l'atelier Démaillé.

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