La maîtrise de la maille chez Elite

Au cœur du territoire roannais historiquement lié à la maille, Elite incarne une réalité souvent méconnue : celle d’ateliers capables non seulement de produire, mais surtout de concevoir la matière elle-même. Une spécificité qui place le tricotage à part dans la chaîne textile, à mi-chemin entre industrie, artisanat et développement technique.
Lorsque Geoffroy Vermeulen reprend l’entreprise en 2022, il s’inscrit dans une histoire dont il découvre progressivement la profondeur. L’atelier, fondé en 1928 par un migrant venu de l’Est, a traversé les cycles industriels du textile français entre industrialisation et délocalisation, avant d’entamer aujourd’hui une nouvelle phase : celle de la relocalisation et de la reconstruction des compétences.
Du fil à l’étoffe : un savoir-faire de construction textile

Contrairement à la confection classique où l’on assemble une étoffe existante, “ce qui est passionnant dans notre métier de tricoteur est qu’on crée l’étoffe”, exprime Geoffroy Vermeulen. Une réalité qui implique une compréhension fine du fil, de la structure et du comportement de la maille.
Chez Elite, cette capacité se traduit par une grande liberté technique : les machines, toutes de type Shima, permettent de travailler sur différentes jauges, de 3 à 12 et d’explorer une large palette de rendus. L’atelier peut ainsi mélanger jusqu’à 18 fils sur une même étoffe, jouant sur les tensions, les textures et les interactions entre les matières.
La matière, justement, constitue un enjeu central. Elle représente en moyenne 30 % du prix de revient d’un produit, ce qui implique un contrôle rigoureux dès sa réception. Chaque cône est pesé, vérifié, analysé puisqu’entre poids théorique et réel, les écarts sont fréquents, notamment en raison de l’humidité relative des fils. L’atelier travaille aujourd’hui majoritairement des fibres naturelles tels que le coton, la laine mérinos, l’alpaga ou le cachemire avec une capacité à transformer aussi des matières brutes, jusqu’au feutrage.
Cette maîtrise amont conditionne tout le reste de la chaîne puisqu’elle a une incidence sur le comportement au tricotage, la tenue du produit et bien sûr la qualité finale. En effet, en maille, la matière et la structure sont indissociables.
Programmation, réglage, montage : une chaîne technique complète

Le savoir-faire d'Élite repose sur une organisation des métiers exercés avec polyvalence par la douzaine de personnes qualifiées présentes dans l’atelier, chacune intervenant à un niveau clé du processus. L’échantillonneur, d’abord, programme les machines et développe les prototypes. Il traduit une intention stylistique en instructions techniques, en définissant les jauges, les points, les tensions, les enchaînements.
Le régleur intervient ensuite sur la machine elle-même : il ajuste les paramètres mécaniques et électroniques, calibre l’alimentation en fil et garantit la reproductibilité du programme. Enfin, l’opérateur supervise la production, alimente les machines et contrôle le bon déroulement du tricotage. “Le tricoteur, c’est à la fois le régleur et l’opérateur”, précise Geoffroy Vermeulen.
Cette chaîne permet une production largement automatisée, un opérateur pouvant piloter jusqu’à 6 à 8 machines, mais qui reste dépendante d’un haut niveau d’expertise. La maintenance quotidienne en est un bon exemple : graissage journalier, nettoyage hebdomadaire des aiguilles, suivi constant de l’état des équipements, réglages et réparations.
La phase de développement occupe une place centrale dans cette organisation, en effet “notre valeur ajoutée est dans notre capacité à chercher des solutions de développement, parfois même pendant six mois”, explique le dirigeant. Chaque modèle est le fruit d’essais successifs, visant à trouver le bon équilibre entre rendu esthétique, faisabilité technique et coût de production. Geoffroy Vermeulen précise que “chez nous, l’un des postes clé est le modélisme”, car il permet de transformer un dossier technique en produit concret, en intégrant toutes les contraintes du tricotage.
Techniques de tricotage et de confection : précision et arbitrages

Elite Créations maîtrise plusieurs techniques de tricotage, chacune impliquant des choix en matière de qualité, de coût et de rendement. Le fully fashion, par exemple, permet de tricoter des panneaux aux dimensions exactes, limitant les chutes à moins de 10 %. À l’inverse, le tricotage en panneaux droits génère jusqu’à 30 % de pertes, mais reste plus rapide et plus simple à produire.
L’atelier ne pratique pas l’intégral, mais exploite pleinement les possibilités des machines rectilignes, notamment en jacquard. Deux types sont utilisés : le jacquard piqué, pouvant aller jusqu’à neuf couleurs, même si, en pratique, l’équilibre technique se situe autour de quatre fils par rang, et le jacquard positif/négatif, jouant sur les deux frontières pour créer des effets de relief et de contraste.
Les étapes de montage viennent ensuite structurer le produit final. Plusieurs techniques coexistent : le surjet, rapide et largement utilisé ; la piqûre plate ; le colletage, notamment pour les encolures ; ou encore le remaillage, plus technique, qui consiste à recréer une maille entre deux panneaux pour un rendu plus qualitatif. Le raccoutrage permet de réparer un défaut directement sur l’étoffe, une pratique redevenue pertinente avec certaines technologies récentes.
Ces choix techniques sont aussi des arbitrages économiques. Simplifier certaines opérations, par exemple ne remailler que l’encolure, zone clé de confort pour le client, permet de contenir les coûts tout en préservant la qualité perçue.
Relocaliser la maille : reconstruire un écosystème technique

Relocaliser la production ne se limite pas à réinstaller des machines. Elle suppose de reconstruire un écosystème complet autour des compétences, fournisseurs et méthodes de travail. “Ce n’est pas si facile de rapatrier les productions qui avaient été délocalisées durant les décennies précédentes car beaucoup de compétences ont disparu dans la région”, constate Geoffroy Vermeulen.
Face à cela, Elite mise sur la formation interne, le tutorat et la transmission directe des savoir-faire. L’atelier associe ainsi des profils expérimentés, avec parfois plus de 40 ans de métier, à de nouvelles recrues formées sur place dans une logique d’apprentissage continu.
Cette reconstruction passe aussi par le sourcing local, avec des partenaires comme Laine Paysanne ou la Filature du Parc et par une diversification des clients. L’atelier travaille aujourd’hui avec une centaine de marques actives, sur des volumes allant de 50 à 300 pièces en moyenne, avec une montée en puissance progressive de la production française, devenue l’entièreté de l’activité en 2026.
Si le différentiel de coût avec certains pays européens reste réel, de l’ordre de 30 à 40 %, la valeur ajoutée technique et la capacité de développement constituent des leviers différenciants. D’autant que, dans un contexte incertain, la proximité, la réactivité et la maîtrise des savoir-faire redeviennent des critères décisifs. A Roanne, Elite illustre ainsi une dynamique plus large. Celle d’une filière qui se maintient et se réinvente en s’appuyant sur ce qui fait sa spécificité qui est une expertise technique fine, au service de la création textile.
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